Kasàlà dans les organisations : la démarche pionnière de Viamonde

Quand une organisation choisit le Kasàlà pour préparer ses leaders à construire l’avenir ensemble.

Lorsque l’on parle de planification stratégique, les mêmes mots reviennent souvent : vision, priorités, objectifs, indicateurs, résultats, plans d’action.

Nous cherchons à déterminer où aller, ce qu’il faudra accomplir, ce qu’il faudra transformer et les moyens qu’il faudra mobiliser pour y parvenir.

Mais une question précède peut-être toutes les autres :
Qui sommes-nous, individuellement et collectivement, pour porter cette vision ?
Et peut-être même : qui avons-nous besoin de devenir pour construire ensemble l’avenir que nous souhaitons ?

Au Conseil scolaire Viamonde, en Ontario, une organisation pionnière avec laquelle j’ai la chance de collaborer, ces questions prennent aujourd’hui une forme très concrète.

Dans le cadre de sa démarche de planification stratégique en santé mentale, Viamonde a choisi d’intégrer le Kasàlà comme outil au service de la reconnaissance, de l’identité et du sentiment d’appartenance.

Le Conseil regroupe 57 écoles dans lesquelles 67 langues sont parlées en plus du français. Cette richesse linguistique et culturelle en fait un terreau particulièrement fertile pour une pratique comme le Kasàlà, qui invite à reconnaître les singularités, à valoriser les identités et à renforcer les liens entre les personnes.

Le Kasàlà, de quoi parle-t-on ?

Le Kasàlà est un art oratoire d’origine africaine axé sur la célébration de l’autre, de soi et de tout ce qui est vivant. Il nous invite à honorer qui nous sommes, à reconnaître nos propres qualités et nos forces, ainsi que celles des autres, afin de construire un monde meilleur[1].

Concrètement, lors d’une session de Kasàlà, les participants expérimentent, entre autres, un processus portant sur l’écoute, l’écriture et la déclamation. Le Kasàlà permet ainsi de porter un regard neuf sur soi et sur celles et ceux avec qui nous faisons collectif. Il donne une place à la singularité de chacun tout en la reliant au groupe.

Mais la décision de Viamonde dépasse l’expérimentation d’un atelier : elle est l’aboutissement d’un cheminement qui mérite d’être raconté.

D’un atelier à une démarche qui se déploie dans l’organisation

À l’origine de cette démarche, débutée au printemps 2025, il y a d’abord une personne : Natacha Castor, superviseure clinique en travail social, aujourd’hui à la direction des services du secteur de l’éducation, volet Bien-être, santé mentale et travail social, initiatrice et porteuse du projet au sein de Viamonde.

Dès le démarrage, elle a obtenu le soutien de Roland Desloges, surintendant de l’éducation, puis de Martin Boudreault, également surintendant de l’éducation, qui continue aujourd’hui de soutenir cette initiative.

C’est donc avec son équipe que tout a commencé, à travers un atelier de deux jours consacré à une introduction au Kasàlà.

Au lancement du projet, elle a également bénéficié de la collaboration de Micheline Yohou Rabet, alors leader en santé mentale au sein du Conseil.

Cette première expérience aurait pu rester un atelier parmi d’autres, mais elle est devenue le point de départ d’une démarche beaucoup plus ambitieuse.

À la suite de cet atelier, huit personnes[2] ont choisi d’aller plus loin en suivant un parcours de certification d’animation en Kasàlà, avec la volonté de développer à l’interne la capacité de faire vivre cette pratique. En tant que formatrice, je les ai accompagnées pendant plusieurs mois dans cette démarche.

« L’engouement et les effets de l’atelier de Kasàlà résonnent encore auprès des membres de notre équipe. De toutes les formations et outils qu’on a expérimentés, on n’a jamais rien vu d’aussi puissant que le Kasàlà… Nous sommes toutes d’avis que le Kasàlà est une pratique puissante à introduire dans nos écoles. »

Natacha Castor

Depuis le début de l’initiative, neuf écoles y ont pris part et huit animations de groupe ont permis d’expérimenter le Kasàlà auprès de différents publics, notamment des élèves de 6e et de 12e année, mais également auprès d’équipes de plusieurs services du Conseil.

En recueillant des témoignages et des données, l’équipe du projet a déjà relevé plusieurs évolutions encourageantes chez les élèves ayant participé à la démarche, notamment sur le plan du bien-être, de l’estime de soi et de leur capacité à passer à l’action.

Pour accompagner cette démarche, les outils Leadership Ubuntu et Mosaïque sont également utilisés auprès des élèves et des employés du Conseil comme supports d’expression et de créativité, favorisant l’écoute, la reconnaissance des forces et des valeurs ainsi que la qualité des relations.

Aujourd’hui, la démarche se poursuit avec le lancement d’une nouvelle cohorte de certification au Kasàlà, réunissant notamment des travailleuses sociales, des animatrices culturelles et une directrice des services de l’éducation, volet éducation spécialisée[3].

Ce qui avait commencé par un atelier de deux jours prend aujourd’hui une tout autre dimension : développer des compétences à l’interne, expérimenter la pratique sur le terrain et envisager son déploiement à plus grande échelle.

Une nouvelle étape est désormais franchie : après avoir été présenté à l’ensemble des leaders du système (directions d’école et gestionnaires), soit environ 91 personnes, le Kasàlà trouve officiellement sa place dans la démarche de planification stratégique de Viamonde, notamment dans le volet santé mentale consacré au bien-être des élèves et des employés.

Cette intégration s’inscrit dans les orientations de la Trajectoire 2026–2030[4], qui accorde une place importante au sentiment d’appartenance, à la reconnaissance et à la collaboration.

Dans quelques semaines, des ateliers d’introduction au Kasàlà seront proposés à des groupes de directions et de directions adjointes d’école.

Atelier → Certification → Expérimentation → Appropriation →Déploiement.

Cette progression montre comment une pratique encore peu connue dans les organisations peut s’enraciner grâce à celles et ceux qui se l’approprient.

Elle nous rappelle aussi quelque chose d’essentiel en matière d’innovation : derrière les démarches qui transforment progressivement les organisations, il y a souvent des personnes qui acceptent d’ouvrir des chemins qui n’existent pas encore.

En portant cette démarche au sein de Viamonde, Natacha Castor a joué ce rôle de passeuse et d’ouvreuse de chemin, permettant à une pratique issue des sagesses africaines de rencontrer les réalités, les besoins et les ambitions d’une organisation scolaire contemporaine.

Cette expérience vient renforcer une conviction profonde qui m’accompagne depuis longtemps : la transformation des organisations ne repose pas uniquement sur les stratégies qu’elles élaborent, mais aussi sur la dynamique humaine qui les anime.

Car au-delà des objectifs, des indicateurs et des plans d’action, c’est la capacité des personnes à s’approprier une vision commune et à la traduire en actions concrètes qui donne véritablement vie et sens à une stratégie.

Revenir à la question de départ

Au début de cet article, je posais une question : qui avons-nous besoin de devenir pour construire ensemble l’avenir que nous souhaitons ?

L’expérience de Viamonde suggère une piste intéressante. Avant de devenir, il faut peut-être d’abord se reconnaître. Se nommer. Être nommé par les autres. Prendre la mesure de ce que chacun apporte, et de ce qui nous relie.

C’est précisément ce que permet le Kasàlà. Viamonde a eu l’audace de lui faire une place dans son écosystème : il est aujourd’hui l’un des outils contribuant à la réalisation des objectifs sur le plan du bien-être et de l’affirmation identitaire.

Car une organisation avance aussi grâce à la place qu’elle accorde à chacun, à sa voix, à son histoire et à sa contribution.

Être pionnier, c’est aussi accepter d’emprunter des chemins encore peu fréquentés.

Cette initiative ouvre une voie qui, je l’espère, pourra en inspirer beaucoup d’autres, dans le monde de l’éducation comme ailleurs.

Elle pose alors une question qui dépasse largement le seul cas de Viamonde :

Et si innover consistait aussi à revisiter et à faire dialoguer des savoirs anciens avec les défis contemporains ?


Vous souhaitez découvrir le Kasàlà, pratique de Leadership Ubuntu, ou explorer comment il pourrait trouver sa place dans votre organisation, votre école ou votre équipe ? Écrivez-nous, nous serons heureux d’échanger avec vous.

Notes et références

[1] Le mot « Kasàlà » désigne, en cilubà, langue de la République démocratique du Congo, une parole de célébration toujours vivante. Des formes apparentées existent dans d’autres langues d’Afrique subsaharienne, sous des noms différents. L’expression « kasàlà contemporain » désigne aujourd’hui, de manière générique, une pratique d’inspiration africaine ancrée dans ces traditions d’éloge. Depuis plus de trente ans, Jean N. S. Kabuta développe cette pratique et la fait connaître à l’échelle internationale, dans le prolongement de sa thèse de doctorat consacrée aux traditions orales africaines. Le Kasàlà contemporain est aujourd’hui diffusé dans des écoles, des universités, des entreprises et des organisations.

[2] Djenane Douglas, Marianne Willey, Autumn Fazari, Elise Nyirasuku, Josée Goudreault, Maryamou Dieye, Micheline Yohou Rabet et Natacha Castor ont fait partie de la première cohorte Viamonde à suivre le parcours de certification d’animation en Kasàlà.

[3] La cohorte 2026–2027 est composée d’Annette Petitpas, Darline-Pilar Drouinaud, Karine Lavallière, Karla Hernandez, Judith Excellent et Myléna Vallée.

[4] Conseil scolaire Viamonde, Trajectoire 2026–2030 (plan et repères stratégiques) : csviamonde.ca/trajectoire

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